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La famille Valenfort

De LaBoulangerie

L'histoire de la famille Valenfort

Au temps d'autre fois

Les Valenfort étaient autrefois une famille respectée et admirée de tous. Chaque membre de cette grande lignée voyait son avenir assuré à la cour, entre bals, alliances nobles et privilèges réservés aux plus proches de la couronne. Intimes du trône, les Valenfort savaient gagner la confiance du souverain autant que l’affection du peuple. Leur nom évoquait alors l’élégance, la loyauté et la prospérité.

Mais comment cette famille à l’image si parfaite en vint-elle à porter le fardeau sombre qui est aujourd’hui le sien ?

C’est ce que nous allons voir.

Nous sommes à l’époque d’Oscar Valenfort II, surnommé « le Bien-Aimé ». Proche de Sa Majesté, il possède le titre de comte ainsi que de nombreux fiefs prospères où il fait bon vivre. Le royaume traverse alors une longue période de paix… mais celle-ci touche à sa fin.

Un soir, Oscar et son épouse Isa Aryon sont convoqués à la capitale pour une entrevue privée avec la reine souveraine. À leur arrivée dans la salle du trône, aucun garde ni noble ne les attend. Seule la reine est présente.

D’un ton grave, elle leur demande de la suivre dans une antichambre secrète dissimulée sous le palais.

Une fois installée, la souveraine leur révèle la vérité : le royaume est menacé par plusieurs puissances voisines. Une invasion semble imminente. Elle demande alors à Oscar de mobiliser ses soldats aux frontières tandis qu’elle souhaite qu’Oscar et Isa l’accompagnent dans un voyage diplomatique destiné à apaiser les tensions.

Sans hésiter, Oscar accepte et envoie immédiatement un messager à son domaine afin de lever une armée.

Le lendemain à l’aube, la reine, Oscar et Isa quittent la capitale en direction de l’ouest afin de rencontrer les dirigeants de l’Alliance de Gramon.

Après six longs jours de voyage en calèche, ils atteignent enfin le lieu du rendez-vous. Pourtant, personne ne s’y trouve.

Troublée, la reine ordonne à plusieurs gardes de partir en reconnaissance.

Une heure plus tard, les dirigeants de l’Alliance apparaissent enfin au loin.

L’empereur de Gramon avance accompagné de ses hommes. Il ordonne alors à l’un de ses soldats de s’approcher avec un sac de cuir détrempé par un liquide sombre.

Le soldat dépose le sac devant la reine.

En l’ouvrant, son visage se fige.

Le sac tombe au sol.

Quelque chose roule lentement jusqu’aux pieds d’Oscar.

La tête du capitaine de la garde royale le fixe droit dans les yeux.

Quelques heures auparavant, cet homme était parti retrouver les interlocuteurs de la reine.

La souveraine recule d’horreur.

« Que signifie cette atrocité ?! »

« Comment osez-vous ?! C’est une déclaration de guerre ! »

L’empereur de Gramon esquisse alors un sourire froid.

« Voyez-vous, Reine… la guerre commence et se termine ici, aujourd’hui. »

« Dans dix minutes, cette affaire sera réglée… et vous rejoindrez ce brave capitaine. »

En une seconde, il ordonne la charge.

Les soldats ennemis fondent sur le convoi royal.

La garde tente désespérément de protéger la reine, Oscar et Isa, mais le combat tourne rapidement au massacre.

Alors que les derniers gardes tombent, Oscar dégaine son épée et se bat avec une rage désespérée pour protéger son épouse et sa souveraine. Il repousse vague après vague, abattant de nombreux ennemis malgré l’écrasante supériorité numérique.

Mais un homme seul ne peut vaincre une armée.

Comprenant que tout est perdu, Oscar ordonne à Isa de détacher les chevaux de la calèche pendant qu’il couvre leur fuite.

En quelques instants, deux montures sont libérées.

La reine grimpe à cheval avec Isa tandis qu’Oscar continue de retenir les soldats ennemis.

Ils parviennent finalement à fuir.

Mais alors qu’ils galopent à travers les plaines, une douleur atroce traverse soudainement le corps de la reine.

En baissant les yeux, elle découvre une flèche plantée à travers son torse.

Au loin, l’empereur de Gramon abaisse lentement son arc.

Malgré sa blessure, la reine continue de chevaucher jusqu’à atteindre une lisière forestière où le groupe peut se cacher.

Une fois à l’abri, la souveraine s’effondre.

Isa tente désespérément de la soigner, compressant la blessure avec les moyens du bord, mais le sang ne cesse de couler.

La reine a perdu trop de sang.

Et aucun médecin ne se trouve à des lieues à la ronde.

Pendant ce temps, les troupes ennemies se rapprochent.

La seule option restante est de rejoindre un village au plus vite.

Ils chevauchent pendant des heures.

Douze lieues plus tard, ils atteignent enfin un village.

Mais il est déjà trop tard.

La reine rend son dernier souffle avant même d’avoir pu être transportée auprès d’un guérisseur.

Sa mort est annoncée le jour même dans la presse locale, puis relayée à travers tout le royaume quelques jours plus tard.

Très vite, plusieurs factions nobles voient dans cette tragédie une occasion parfaite de prendre la place des Valenfort auprès de la couronne.

Les rumeurs commencent.

Puis les accusations.

Les Valenfort sont accusés d’avoir orchestré l’assassinat de la reine.

Seuls témoins des événements, Oscar et Isa sont incapables de prouver leur innocence.

Le procès est rapide.

Et déjà décidé d’avance.

Deux mois après la mort de la souveraine, Oscar Valenfort et Isa Aryon sont décapités publiquement.

Le reste de la famille est ensuite convoqué au château devant le nouveau souverain : Sariel Gartol, neveu de la défunte reine.

Homme perfide et avide de pouvoir, il reçoit les Valenfort dans l’antichambre royale.

Là, il leur offre un choix.

Ou plutôt une condamnation déguisée en grâce.

En raison de la « dette royale » contractée par l’assassinat supposé de la reine, la famille Valenfort devra désormais servir éternellement la couronne.

Par un serment de sang, chaque membre de la lignée jurera fidélité au trône.

Les Valenfort deviendront les yeux de la couronne.

Espions.

Infiltrateurs.

Agents de l’ombre envoyés dans les royaumes ennemis.

Les membres les plus doués au combat rejoindront la garde royale tandis que les autres apprendront l’art de la manipulation, de la discrétion et de l’éloquence.

Dès lors, chaque naissance dans la famille est marquée par un sceau de sang empêchant toute trahison envers la couronne.

Chaque enfant apprend le maniement de la dague avant même d’être adulte.

Chaque sourire devient un masque.

Chaque conversation, une arme.

L’espionnage devient alors la seule raison d’exister des Valenfort.

Aujourd’hui, quatre générations plus tard, la famille continue toujours de servir le royaume dans l’ombre.

Aldrik Valenfort descend de la branche diplomatique de la famille, issue du frère d’Oscar Valenfort — l’arrière-arrière-grand-père d’Aldrik.

Avec le temps, les Valenfort ont retrouvé un semblant de noblesse et appartiennent désormais à la moyenne noblesse du royaume.

Mais leur nom n’a jamais retrouvé son ancienne gloire.

Car derrière les sourires, les banquets et les titres…

les Valenfort restent encore et toujours les yeux de la couronne.

Enfance d’Aldrik

Kaelen Valenfort épousa Lissia Thorneval, fille de la petite noblesse. Ils se complétaient parfaitement, issus du même milieu social et partageant les mêmes valeurs. De leur union naquirent deux fils : Nastrees, l’aîné, puis Lysander, le cadet.

Tous les quatre vécurent heureux durant de nombreuses années. Les conditions de vie étaient excellentes et les revenus de Kaelen suffisaient largement à combler les besoins et les désirs du foyer. Comme leur père avant eux, Nastrees et Lysander suivirent une formation exigeante destinée aux agents de la Couronne.

Nastrees démontrait un talent naturel pour le combat rapproché, tandis que Lysander excellait davantage dans la topographie, la planification et la gestion de crise. Tous deux possédaient des capacités physiques exceptionnelles ainsi qu’une connaissance approfondie du renseignement et de l’espionnage.

Bien que nés à plusieurs années d’intervalle, ils étaient inséparables. On les voyait constamment s’entraîner ensemble, se préparant avec enthousiasme au jour où ils recevraient leur première véritable mission au service de la Couronne.

Mais alors que Nastrees venait de fêter ses dix-huit ans et que Lysander attendait les siens avec impatience, un événement tragique bouleversa leur existence.

Lors d’un voyage, Lissia contracta la tuberculose.

La maladie l’empêcha d’abord de quitter la maison, puis sa chambre, avant de la clouer définitivement à son lit. Jour après jour, la famille assista impuissante à son déclin. Jusqu’au soir où elle rendit son dernier souffle dans les bras de son mari et de ses deux fils.

Les Valenfort ne se remirent jamais véritablement de cette perte.

Lissia était la lumière du foyer, l’étincelle qui maintenait la famille unie. Avec sa disparition, quelque chose se brisa définitivement.

Kaelen commença à s’absenter de plus en plus souvent, trouvant refuge dans les tavernes et l’alcool. De leur côté, Lysander et Nastrees noyaient leur douleur dans le travail, enchaînant les missions de la Couronne. Lysander coordonnait les opérations tandis que Nastrees les exécutait sur le terrain.

Tous cherchaient à oublier.

Puis un jour, Kaelen ramena une femme à la maison.

Une prostituée rencontrée dans un bar. Le genre de femme qui profitait des hommes trop ivres pour réfléchir correctement.

D’abord une nuit.

Puis deux.

Puis plusieurs fois par semaine.

Jusqu’à ce qu’elle passe la majeure partie de son temps dans la demeure familiale.

Nastrees et Lysander la détestaient. Ils exigeaient qu’elle parte.

Mais Kaelen s’accrochait à elle comme à un morceau de tissu destiné à masquer le vide immense laissé par la mort de sa femme. Il croyait se reconstruire alors qu’il ne faisait que s’enfoncer davantage.

L’alcool prit progressivement le contrôle de sa vie.

Puis la prostituée donna naissance à un enfant.

Un bâtard.

Un enfant impur.

Un rappel vivant de la déchéance de leur père.

Il fut nommé Aldrik.

Pour ses demi-frères, il ne méritait même pas de porter le nom Valenfort.

Dès son plus jeune âge, Aldrik fut battu, humilié et rejeté. Lorsque Nastrees et Lysander n’étaient pas présents pour lui rappeler sa condition, Kaelen, ivre mort, s’en chargeait lui-même.

Quant à sa mère, elle ne lui accordait même pas un regard.

Il n’était qu’une erreur.

Une conséquence gênante dont personne ne voulait.

Aldrik grandit donc dans la peur, la haine et la rage.

Comme Nastrees avant lui, il développa rapidement un talent remarquable pour le combat rapproché. Mais ce don ne fit qu’attiser davantage la rancœur de ses frères.

Aujourd’hui âgé de quinze ans, Aldrik n’a jamais connu l’affection.

Pas d’anniversaire.

Pas de félicitations.

Pas même une tape sur l’épaule.

À table, il mange seul. Il suit les enseignements de son père uniquement lorsque celui-ci est suffisamment sobre pour les dispenser. Il évite constamment ses frères afin de ne pas subir leurs coups.

Vivre comme un déchet est devenu son quotidien.

Lorsqu’on lui annonça la mort de Nastrees, tombé durant une mission de reconnaissance ayant mal tourné, il ne ressentit aucune tristesse.

Seulement du soulagement.

Une personne de moins pour le frapper.

Une personne de moins pour le haïr.

Une personne de moins pour l’humilier.

Une personne de moins dont il devait craindre la présence.

Peu après, la prostituée prit l’habitude de se faire appeler « Lissia Thorneval », usurpant le nom de la défunte épouse de Kaelen.

Cette fois, c’en fut trop.

Fou de rage, Aldrik quitta définitivement la maison familiale.

Désormais enrôlé dans les mandats de la Couronne, il se retrouva pourtant sous les ordres directs de son demi-frère, Lysander.

Aldrik n’avait pas oublié les années de souffrance que celui-ci lui avait infligées.

Et Lysander n’avait pas oublié la mort de sa mère ni celle de Nastrees.

Tous deux étaient consumés par la haine.

Aujourd’hui, Kaelen est mort.

Seul.

Affalé dans un fauteuil de cuir usé.

Le corps trempé d’alcool et de larmes.

Du vomi séché sur les lèvres.

Les yeux vides.

À ses côtés repose un poignard ensanglanté.

Il s’est donné la mort en s’ouvrant la carotide, une bouteille encore serrée dans sa main.

Malgré tous ses défauts, on ne peut lui retirer une certaine forme d’ironie.

Le célèbre assassin trône désormais sur son siège de cuir, observant sans émotion la mare de sang à ses pieds.

Le destin d’un homme né pour tuer est parfois de mourir seul, abandonné par tous ceux qu’il a détruits.

Mon père est mort.

Et c’est mon deuxième plus grand soulagement.

Le premier sera de redorer le blason de cette maudite famille.